Thomas d’Aquin — De potentia
La personne divine comprise à partir de la relation d’opposition : une distinction réelle sans ajout ontologique, une identité sans fond positif.
Intermède — Somme théologique / De potentia
Thomas d’Aquin ne se contredit pas entre la Somme théologique et le De potentia. Il affine. La doctrine est identique, mais le point d’appui conceptuel se déplace.
Dans la Somme théologique
- La personne est définie comme relation subsistante.
- L’accent porte sur les relations d’origine.
- La distinction personnelle est exposée de manière pédagogique et structurante.
La Somme rend la doctrine intelligible sans en épuiser la retenue.
Dans le De potentia
- La relation n’est jamais prise isolément.
- L’accent se déplace vers l’opposition réelle des relations.
- La personne apparaît comme le terme irréductible d’une opposition subsistante.
Ici, Thomas protège l’unité divine en refusant toute fixation positive de la différence.
On peut résumer ainsi :
Dans la Somme, la personne est dite.
Dans le De potentia, elle est retenue.
1. Le déplacement propre au De potentia
Par rapport à la Somme théologique, le De potentia opère un raffinement décisif. Thomas n’y cherche pas à multiplier des déterminations positives, mais à montrer comment une distinction réelle peut tenir sans diviser l’essence ni multiplier l’être.
La personne n’est pas abordée comme une substance, ni comme une individualité, ni comme un noyau intérieur, mais comme un point d’arrêt légitime de l’intelligibilité.
2. Essence, être, relation : ce qui ne distingue pas
En Dieu :
- l’essence est une et commune ;
- l’esse est unique et identique ;
- les relations, prises isolément, ne suffisent pas à distinguer.
Aucune de ces dimensions ne permet, à elle seule, d’expliquer pourquoi le Père est Père, le Fils Fils, et l’Esprit Esprit.
3. Le point décisif : l’opposition des relations
Distinctio personarum non est ex relationibus simpliciter, sed ex relationibus oppositis.
La distinction personnelle provient de l’opposition réelle des relations. Une relation ne distingue qu’en tant qu’elle est opposée à une autre.
Oppositions constitutives
- Paternité ↔ Filiation (opposition d’origine)
- Spiration active ↔ Spiration passive
Ces oppositions ne sont pas des contenus positifs ajoutés à l’essence, mais des positions relationnelles irréversibles.
4. Formulation minimale et juste
Le Père est Père parce qu’il n’est ni le Fils ni l’Esprit.
Le Fils est Fils parce qu’il n’est ni le Père ni l’Esprit.
L’Esprit est Esprit parce qu’il n’est ni le Père ni le Fils.
Chaque personne est ce qu’elle est par le non-être de l’autre. La distinction est négative et relationnelle, sans privation ni manque.
5. Ce que Thomas protège
Par cette construction d’une extrême retenue, Thomas évite quatre dérives :
- la substantialisation des personnes ;
- la psychologisation de la Trinité ;
- la multiplication de propriétés positives ;
- la dissolution de l’unité divine.
La personne est une différence sans surplus : une distinction réelle qui n’ajoute rien à l’être.
6. Une définition par retrait
Le mot « personne » ne fonctionne pas ici comme un concept explicatif, mais comme un nom de retenue. Il marque le point où la pensée doit s’arrêter sans chercher un fond supplémentaire.
Ce qui demeure n’est pas un contenu, mais une structure d’opposition subsistante.