Cette page examine la notion de mesure en science et ses limites. Mesurer, c’est associer un aspect du réel à une structure numérique ou ordinale. Mais cette opération n’est jamais neutre : elle dépend d’instruments, de conventions, de choix de variables, d’un langage.
Dans le cadre T^, la mesure est une opération dans ∆ qui tente de capter une partie de –1. Les limites du mesurable apparaissent alors comme :
- des limites techniques ;
- des limites conceptuelles ;
- des limites ontologiques : certaines dimensions du réel excèdent toute quantification.
L’objectif est de donner un langage pour distinguer les cas où « on ne mesure pas encore » de ceux où « la mesure n’est peut-être pas la bonne approche ».
1. Qu’est-ce que mesurer ?
1.1. Définition
Mesurer, c’est établir une correspondance structurée entre :
- un aspect du réel (longueur, durée, intensité, fréquence, etc.) ;
- une structure symbolique (nombre, intervalle, catégorie ordonnée) ;
- via un dispositif (instrument, protocole, algorithme).
1.2. Échelle de mesure
On peut distinguer plusieurs échelles :
- nominale (catégories sans ordre) ;
- ordinale (classement) ;
- intervalles (différences significatives) ;
- ratio (zéro significatif, proportions).
Plus l’échelle est riche, plus la mesure permet de calculs, mais au prix de conventions plus fortes.
1.3. Mesure & langage
Toute mesure est déjà une opération dans ∆ : choix des unités, définition des grandeurs, procédures de comparaison. Elle n’est pas un accès brut à –1, mais une façon d’articuler une partie du réel avec une forme symbolique.
2. Domaines du mesurable
On peut distinguer plusieurs grandes zones où la mesure joue un rôle central :
- Physique : grandeurs physiques (distance, temps, masse, énergie, charge…).
- Biologie : concentrations, taux, fréquences, tailles de populations, paramètres physiologiques.
- Sciences humaines : indices, scores, échelles, indicateurs socio-économiques.
- Informatique & IA : pertes, métriques de performance, mesures de similarité.
Dans chaque domaine, la question est : que gagne-t-on et que perd-on avec la mesure ?
3. Trois types de limites
3.1. Limites techniques
Elles viennent de nos instruments : résolution finie, bruit, accès partiel. Ces limites peuvent évoluer avec la technologie.
3.2. Limites conceptuelles
Parfois, le problème n’est pas l’instrument, mais le concept :
- grandeurs mal définies ;
- confusion entre ce qui est mesuré et ce qu’on croit mesurer ;
- usage abusif de nombres pour des phénomènes mal quantifiables.
3.3. Limites ontologiques
Certaines dimensions du réel peuvent être structurellement réfractaires à la quantification :
- qualités vécues (souffrance, beauté, sens) ;
- structures relationnelles complexes ;
- phénomènes dont la mesure les altère irréversiblement.
T^ permet de les situer comme des zones où ∆ ne peut pas capturer tout ce que –1 implique, quelles que soient les améliorations techniques.
4. Exemple : quantique, vivant, collectif
4.1. Quantique : observer, c’est intervenir
Dans certains phénomènes quantiques, l’acte de mesure modifie l’état du système. La mesure ne révèle pas un état préexistant intact, mais participe à la configuration de ce que l’on observe.
4.2. Vivant : complexité & multi-échelles
Mesurer un paramètre biologique (par exemple, un taux sanguin) ne suffit pas à saisir l’état global d’un organisme. Le vivant est un jeu d’échelles imbriquées, où certaines interactions ne sont pas directement mesurables, mais seulement inférées.
4.3. Collectif : indices & réduction
Les indicateurs socio-économiques (PIB, taux de chômage, etc.) condensent des réalités très diverses en nombres uniques. Ils sont utiles, mais risquent de masquer les dimensions qualitatives (dignité, sens, justice).
5. Ce qui échappe à la mesure
Certaines dimensions semblent structurellement rétives à la mesure directe :
- le sens vécu d’une expérience ;
- la qualité d’une relation ;
- l’unicité d’un événement historique ;
- la profondeur d’un récit ou d’une œuvre.
On peut certes les corréler à des données mesurables, mais la corrélation ne signifie pas capture intégrale. Il reste un surplus, un « reste » qui échappe.
6. Lecture T^ : mesure, ∆ et –1
6.1. La mesure comme opération en ∆
La mesure est une opération à l’intérieur de ∆ : elle construit un pont entre des événements sensibles et des marqueurs symboliques (nombres).
6.2. –1 et le non-mesurable
–1 désigne le Réel comme ce qui ne se laisse jamais épuiser par nos représentations. Les limites du mesurable rappellent que –1 ne se réduit pas à ce qui est numérisable.
6.3. H, Ξ et les excès de mesure
Une communauté H peut être tentée d’étendre la mesure partout. Ξ apparaît alors lorsque les effets de cette extension deviennent destructeurs (réification du vivant, réduction de la personne à des scores, etc.).
7. Implications éthiques & pratiques
Reconnaître les limites du mesurable implique :
- de ne pas confondre « non mesuré » et « inexistant » ;
- de ne pas faire de la métrique l’unique critère de décision ;
- d’articuler chiffres et récits, statistiques et témoignages ;
- d’accepter des zones de non-savoir, plutôt que de fabriquer des chiffres vides.
Dans T^Total v20, cela revient à maintenir l’ouverture de Ω : ne pas laisser la mesure fermer l’horizon, mais l’utiliser comme un outil parmi d’autres dans ∆.
8. Tableau synthétique
| Type de limite | Caractérisation | Effet T^ |
|---|---|---|
| Technique | Instrument, résolution, bruit | Peut être réduite par des améliorations en ∆ |
| Conceptuelle | Grandeurs mal définies, confusion de niveaux | Appel à réviser H et les modèles en ∆ |
| Ontologique | Dimensions du réel réfractaires à la quantification | Rappel de –1 : irréductible à la mesure |
| Excès de mesure | Réduction abusive de réalités complexes à des chiffres | Ξ critique : nécessité de combiner chiffres et récits |
Ce tableau peut être utilisé comme grille T^ pour analyser n’importe quel dispositif de mesure : où se situe-t-il, quelles limites accepte-t-il, lesquelles tente-t-il de nier ?