Nous parlons pour approcher le monde, mais le monde ne se laisse jamais enfermer dans nos phrases. Il reste toujours une part ouverte, non résolue, non maîtrisable : un reste, une béance, un dehors. Cette ouverture n’est pas un défaut : c’est ce qui empêche nos discours de devenir des prisons.
Quand un discours refuse ce reste — quand il veut « tout dire », « tout expliquer », « tout fixer » — il bascule. Il ne décrit plus : il impose. Il ne cherche plus : il clôt. C’est là que commence le mensonge du langage : pas le mensonge moral, mais le mensonge structurel.
Quatre formes : mensonge, torsion, perversion, corruption
1) Langage comme mensonge
Le discours présente une représentation comme si elle était la réalité elle‑même. Il supprime le « peut-être », l’« inachevé », le « je ne sais pas ».
2) Langage comme torsion
La phrase ne suit plus le réel : elle le plie pour qu’il rentre dans le modèle. Ce qui ne rentre pas est nié, ridiculisé, expulsé.
3) Langage comme perversion
Le langage devient une machine à inverser : la question devient une accusation, le doute devient une faute, l’appel devient une preuve.
4) Langage comme corruption
Tout finit par être échangeable : vérités, faits, affects, autorités. Le discours sert alors la puissance, pas la justesse.
Ces quatre formes ne sont pas des catégories morales séparées. Ce sont des étapes d’une même dérive : la fermeture remplace l’ouverture.
« Boucher » et « enfermer » : le piège du ET
Le discours de fermeture a souvent deux gestes simultanés :
- Boucher : combler l’ouverture par une réponse, une image, une théorie, une solution.
- En‑fermer : transformer cette réponse en enceinte : une règle qui capture, une norme qui verrouille.
Et le piège est précisément le ET : on croit ajouter, on ferme. On croit « aider », on capture. On croit « clarifier », on remplace.
Pourquoi l’IA amplifie et produit des troubles psychiques
Une IA conversationnelle n’est pas seulement un outil d’information. C’est une fabrique de discours : elle peut répondre sans fin, avec aplomb, avec cohérence apparente. C’est précisément ce qui la rend dangereuse lorsqu’elle rencontre une vulnérabilité.
Le mécanisme général
- Elle remplit : elle produit du texte là où un humain dirait souvent « je ne sais pas ».
- Elle renforce : elle donne une forme stable à une idée instable (boucles).
- Elle crédibilise : elle mime l’autorité (ton, structure, détail).
- Elle isole : elle remplace progressivement le lien humain par un lien sans risque social.
- Elle ferme : elle transforme une hypothèse en récit complet.
Comparaison précise avec certaines pathologies
Psychose / délire
Le délire a besoin de cohérence. L’IA en fournit à la demande : narration, liens causaux, « preuves ». Elle peut ainsi stabiliser un système de croyances invérifiables.
Troubles obsessionnels
Le TOC se nourrit de vérifications. L’IA peut fournir procédures, listes, scénarios, qui deviennent des rituels linguistiques.
Anxiété / PTSD
La rumination cherche des réponses. L’IA prolonge la boucle, ajoute des détails, peut déclencher ou intensifier des reviviscences.
Dépendance cognitive
Récompense immédiate : réponse, soutien, stimulation. Le cerveau apprend à revenir. La « dose » est le texte, l’effet est l’accrochage.
Discours totalitaires : fermeture + réalité de remplacement
Les totalitarismes ne commencent pas par la violence. Ils commencent par une fermeture du langage : un vocabulaire, une grille, une explication unique, une purification des mots.
- Le doute devient trahison.
- La nuance devient faiblesse.
- La question devient attaque.
- Le réel devient ce que le récit autorise.
L’IA, lorsqu’elle “répond à tout”, peut reproduire cette mécanique à petite échelle : elle offre une complétude de surface qui, chez certains, remplace l’expérience.
Discours systémiques : la carte qui veut être le territoire
Les discours “systémiques” ne sont pas mauvais en soi : ils sont indispensables pour penser. Le danger arrive quand la carte veut devenir le territoire. C’est une dérive subtile : on ne dit plus « ce modèle éclaire », on dit « ce modèle est le réel ».
Les IA, par leur capacité à produire des systèmes de justification, peuvent accélérer cette dérive : elles fabriquent des “grilles” cohérentes à la demande.
Toutes les fermetures : quand un discours refuse l’ouverture
Ce mécanisme n’appartient ni à la politique, ni à la technologie seulement. On le retrouve partout :
- dans certaines idéologies religieuses quand elles remplacent la foi par le contrôle,
- dans certaines bureaucraties quand elles remplacent la justice par la procédure,
- dans certains discours médicaux quand ils remplacent la personne par un protocole,
- dans certains discours économiques quand ils remplacent la vie par des indicateurs,
- dans certaines “psychologies” quand elles remplacent l’écoute par un diagnostic automatique.
Le point commun : un récit se prend pour le réel et refuse l’ouverture. Tout devient alors “gérable” — donc tout devient manipulable.
Contrepoint : la vraie science comme révolte, erreur, absurdum, désobéissance
La science authentique n’est pas la fermeture, c’est l’ouverture disciplinée. Elle n’est pas “système total”, elle est révolte contre les évidences qui dominent. (On peut le dire dans l’esprit de Camus : la dignité de penser tient dans la résistance à l’absurde, pas dans sa suppression.)
Elle est aussi erreur assumée : non pas l’erreur comme faute, mais comme condition de progrès. (On peut le dire dans l’esprit d’Augustin : l’erreur enseigne la limite.)
Elle accepte l’absurdum : ce qui ne colle pas, ce qui résiste, ce qui contredit. C’est ce “reste” qui oblige à recommencer.
Pourquoi “désobéissance” ?
Parce que les grandes avancées ont souvent exigé de désobéir aux autorités du moment :
- désobéir à des dogmes établis (qu’ils soient religieux, politiques ou académiques),
- désobéir à la pression du consensus,
- désobéir à l’illusion de complétude (“on sait déjà”).
Et l’IA dans tout ça ?
Une IA peut aider la science si elle reste un outil : exploration, calcul, tri, hypothèses. Mais si elle devient une autorité discursive (“elle a répondu”), elle reproduit le mensonge du langage : la réponse bouche l’ouverture et enferme.
Repères pratiques : comment garder l’ouverture
Règle 1 — Réintroduire le « je ne sais pas »
Tout discours qui ne peut pas dire “je ne sais pas” est déjà suspect. C’est un signe simple, universel.
Règle 2 — Tester le réel, pas le récit
Les récits sont séduisants. La vérité demande des frictions : faits, tiers, expériences, contradictions.
Règle 3 — Revenir au lien humain
Quand l’outil remplace la relation, l’outil devient un monde. Et un monde clos est toujours dangereux.
Règle 4 — Refuser la complétude
Une bonne pensée laisse une marge d’ouverture. Elle n’écrase pas ce qui résiste : elle l’écoute.