Chez Aristote (Éthique à Nicomaque), l’acte humain est pensé à partir d’une structure rationnelle orientée vers une fin. L’homme agit en vue de ce qui lui apparaît comme un bien, selon une délibération portant sur les moyens.
Le concept central est celui de prohairesis (προαίρεσις), que l’on peut traduire par « choix délibéré ». Aristote écrit :
« Le choix n’est ni un désir ni une opinion, mais un désir accompagné de raison. » (Éthique à Nicomaque, VI, 2, 1139a)
On ne délibère pas sur les fins, mais sur les moyens permettant de les atteindre. L’acte est dit volontaire lorsque son principe est dans l’agent et que celui-ci connaît les circonstances de son action.
La responsabilité morale découle de cette structure : là où il y a connaissance et principe interne, il y a imputabilité. Les contraintes peuvent atténuer, mais rarement annuler, la responsabilité.
Aristote suppose que toute action vise une fin intelligible. Il peine à penser les actes sans finalité claire, les passages à l’acte, ou les comportements auto-destructeurs.
Le sujet aristotélicien est relativement cohérent. Il ne permet pas de penser les clivages internes profonds, les dissociations, ou l’inconscient.
Le bien est supposé relativement stable et partageable. Les conflits de valeurs radicaux ou les situations tragiques échappent à cette grille.
Augustin déplace le centre de gravité de l’acte vers la volonté intérieure. Dans les Confessions, il décrit une volonté divisée :
« Je voulais et je ne voulais pas ; j’étais celui qui voulait et celui qui ne voulait pas. » (Confessions, VIII)
La faute ne réside plus seulement dans l’acte, mais dans l’orientation intime du vouloir. Cela permet de penser la division interne, mais au prix d’une culpabilité profonde et durable.
Spinoza rejette le libre arbitre et la faute. Les actes résultent de causes que nous ignorons (Éthique, I). La culpabilité est remplacée par la compréhension causale.
Nietzsche interprète la morale de la faute comme une construction historique liée au ressentiment (Généalogie de la morale). Il démonte la logique culpabilisante.
Freud introduit l’inconscient : les actes sont souvent des compromis psychiques, non des choix transparents (Psychopathologie de la vie quotidienne).
Lacan radicalise Freud : le sujet est divisé par le langage, et l’acte peut surgir sans maîtrise consciente (Séminaire VII).
Arendt montre que des actes graves peuvent être commis sans intention maligne, par simple conformité au système (Eichmann à Jérusalem).
Levinas pense une responsabilité qui précède le choix, fondée sur la relation à l’autre (Totalité et Infini).
| Modèle | Centre | Limite principale |
|---|---|---|
| Aristote | Choix rationnel | Ignore la rupture et le clivage |
| Augustin | Volonté | Hyper-culpabilisation |
| Spinoza | Causalité | Dissolution de la responsabilité |
| Freud | Inconscient | Interprétation rétrospective |
| Arendt | Système | Peu de clinique individuelle |
La grille aristotélicienne demeure un outil puissant pour penser l’acte humain ordinaire. Mais elle montre ses limites dès que l’on aborde la division subjective, les contraintes structurelles, ou les systèmes complexes. Les modèles ultérieurs ne l’annulent pas : ils la déplacent, la complètent ou la contestent selon d’autres axes.