La grille aristotélicienne de l’acte humain
et ses lectures critiques contemporaines

1. Aristote : comprendre l’acte humain

Chez Aristote (Éthique à Nicomaque), l’acte humain est pensé à partir d’une structure rationnelle orientée vers une fin. L’homme agit en vue de ce qui lui apparaît comme un bien, selon une délibération portant sur les moyens.

Le concept central est celui de prohairesis (προαίρεσις), que l’on peut traduire par « choix délibéré ». Aristote écrit :

« Le choix n’est ni un désir ni une opinion, mais un désir accompagné de raison. » (Éthique à Nicomaque, VI, 2, 1139a)

On ne délibère pas sur les fins, mais sur les moyens permettant de les atteindre. L’acte est dit volontaire lorsque son principe est dans l’agent et que celui-ci connaît les circonstances de son action.

Responsabilité

La responsabilité morale découle de cette structure : là où il y a connaissance et principe interne, il y a imputabilité. Les contraintes peuvent atténuer, mais rarement annuler, la responsabilité.

2. Forces de la grille aristotélicienne

3. Limites structurelles d’Aristote

3.1 Primat de la finalité

Aristote suppose que toute action vise une fin intelligible. Il peine à penser les actes sans finalité claire, les passages à l’acte, ou les comportements auto-destructeurs.

3.2 Sujet unifié

Le sujet aristotélicien est relativement cohérent. Il ne permet pas de penser les clivages internes profonds, les dissociations, ou l’inconscient.

3.3 Normativité implicite

Le bien est supposé relativement stable et partageable. Les conflits de valeurs radicaux ou les situations tragiques échappent à cette grille.

4. Augustin : la volonté et la faute intérieure

Augustin déplace le centre de gravité de l’acte vers la volonté intérieure. Dans les Confessions, il décrit une volonté divisée :

« Je voulais et je ne voulais pas ; j’étais celui qui voulait et celui qui ne voulait pas. » (Confessions, VIII)

La faute ne réside plus seulement dans l’acte, mais dans l’orientation intime du vouloir. Cela permet de penser la division interne, mais au prix d’une culpabilité profonde et durable.

5. Autres modèles critiques

5.1 Spinoza

Spinoza rejette le libre arbitre et la faute. Les actes résultent de causes que nous ignorons (Éthique, I). La culpabilité est remplacée par la compréhension causale.

5.2 Nietzsche

Nietzsche interprète la morale de la faute comme une construction historique liée au ressentiment (Généalogie de la morale). Il démonte la logique culpabilisante.

5.3 Freud

Freud introduit l’inconscient : les actes sont souvent des compromis psychiques, non des choix transparents (Psychopathologie de la vie quotidienne).

5.4 Lacan

Lacan radicalise Freud : le sujet est divisé par le langage, et l’acte peut surgir sans maîtrise consciente (Séminaire VII).

5.5 Hannah Arendt

Arendt montre que des actes graves peuvent être commis sans intention maligne, par simple conformité au système (Eichmann à Jérusalem).

5.6 Emmanuel Levinas

Levinas pense une responsabilité qui précède le choix, fondée sur la relation à l’autre (Totalité et Infini).

6. Comparaison synthétique

ModèleCentreLimite principale
AristoteChoix rationnelIgnore la rupture et le clivage
AugustinVolontéHyper-culpabilisation
SpinozaCausalitéDissolution de la responsabilité
FreudInconscientInterprétation rétrospective
ArendtSystèmePeu de clinique individuelle

7. Conclusion générale

La grille aristotélicienne demeure un outil puissant pour penser l’acte humain ordinaire. Mais elle montre ses limites dès que l’on aborde la division subjective, les contraintes structurelles, ou les systèmes complexes. Les modèles ultérieurs ne l’annulent pas : ils la déplacent, la complètent ou la contestent selon d’autres axes.