Cas d’école : lecture philosophique comparée de l’acte humain

Introduction méthodologique

Ce document propose une analyse comparative d’un cas d’école inspiré d’un fait divers contemporain, à l’aide de plusieurs grandes grilles philosophiques de compréhension de l’acte humain. L’objectif n’est ni judiciaire, ni moral, mais théorique : montrer ce que chaque modèle permet de comprendre, d’éclairer ou au contraire laisse hors champ.


1. Présentation abstraite du cas

Deux adultes sont retrouvés morts à leur domicile. Leur fils adulte est désigné par la police comme principal suspect. Les éléments publics évoquent un homicide intrafamilial. Le cas est ici traité comme exemple théorique, indépendamment de toute décision judiciaire définitive.


2. La grille aristotélicienne

2.1 L’acte volontaire

Dans l’Éthique à Nicomaque (Livre III), Aristote distingue l’acte volontaire de l’acte involontaire. Est volontaire l’acte dont le principe est interne à l’agent et qui est accompli avec connaissance des circonstances particulières.

« Est involontaire ce qui est fait par contrainte ou par ignorance » (Éthique à Nicomaque, III, 1).

Dans ce cadre, un homicide intentionnel, sans contrainte externe manifeste, relève pleinement de l’acte volontaire.

2.2 Délibération et choix (prohairesis)

L’acte moralement qualifiable procède d’une prohairesis, c’est-à-dire d’un choix délibéré portant sur les moyens en vue d’une fin perçue comme bonne par l’agent.

2.3 Responsabilité

Chez Aristote, la responsabilité morale est directe : l’agent est auteur de ses actes dans la mesure où il en est la cause consciente.

2.4 Limites structurelles

La pensée aristotélicienne peine cependant à modéliser :


3. Augustin : la volonté divisée

« Je voulais et je ne voulais pas » (Confessions, VIII).

Augustin introduit une rupture majeure : la volonté n’est pas unifiée. L’acte mauvais peut être voulu tout en étant vécu comme subi. La responsabilité demeure, mais elle devient intérieurement conflictuelle.

Cette lecture permet de penser la culpabilité, le remords et la lutte interne, mais peine à analyser cliniquement la perte de contact avec la réalité.


4. Spinoza : la causalité nécessaire

« Les hommes se croient libres parce qu’ils ignorent les causes qui les déterminent » (Éthique, II).

Chez Spinoza, l’acte humain est l’effet nécessaire d’une chaîne de causes. La notion de faute est remplacée par celle de compréhension.

Cette grille éclaire puissamment les déterminismes, mais dissout la responsabilité morale classique.


5. Nietzsche : critique de la culpabilité

Nietzsche voit dans la responsabilité morale une construction historique liée à la punition et à la domestication des instincts.

L’acte violent peut être interprété comme symptôme d’une pathologie de la volonté ou d’un effondrement des forces vitales.


6. Freud : conflit psychique et passage à l’acte

« Le moi n’est pas maître dans sa propre maison » (Introduction à la psychanalyse).

Freud interprète l’acte criminel comme compromis entre pulsion, défaillance du refoulement et fragilité du moi.

Cette lecture est centrale pour comprendre le passage à l’acte, mais elle ne fournit pas en elle-même de norme juridique.


7. Lacan : forclusion et rupture symbolique

Chez Lacan, certains actes relèvent d’une sortie radicale du champ symbolique, notamment dans les structures psychotiques.

L’acte n’est plus porteur de sens partageable, mais événement brut.


8. Arendt : effondrement du jugement

Arendt analyse certains crimes comme produits d’une incapacité à penser, à juger et à se représenter autrui.

Elle éclaire les mécanismes de banalisation, mais moins les dynamiques intrapsychiques.


9. Levinas : rupture éthique absolue

Pour Levinas, l’homicide est négation radicale du visage d’autrui. Cette lecture est éthiquement puissante, mais volontairement non explicative.


10. Tableau comparatif synthétique

Modèle Apports Limites
Aristote Intention, choix, responsabilité Inconscient, pathologies graves
Augustin Conflit interne Analyse clinique
Freud Passage à l’acte Normativité
Spinoza Déterminisme Faute

Conclusion générale

La confrontation des modèles montre qu’aucune théorie ne peut à elle seule épuiser la compréhension de l’acte humain. L’intérêt méthodologique réside précisément dans la pluralité des lectures.

Document à usage universitaire (niveau Master).


11. Enjeux contemporains : médias, justice, psychiatrie

11.1 Médias et simplification causale

Le traitement médiatique des faits divers privilégie souvent des récits causaux simples : un auteur, une intention, un mobile. Cette logique narrative s’accorde bien avec une lecture aristotélicienne minimale (acte volontaire = responsabilité), mais elle tend à effacer la complexité psychique, sociale et institutionnelle.

11.2 Justice pénale et imputabilité

Le droit pénal moderne opère une synthèse partielle des modèles : il présuppose un sujet responsable (héritage aristotélicien), tout en introduisant des correctifs psychiatriques (altération ou abolition du discernement). Cependant, ces catégories restent souvent binaires face à des situations cliniquement graduelles.

11.3 Psychiatrie et passage à l’acte

Les approches cliniques contemporaines (psychiatrie, psychologie, psychanalyse) montrent que certains passages à l’acte ne relèvent ni d’un choix rationnel, ni d’une pure contrainte externe. Ils interrogent la frontière entre responsabilité, dangerosité et soin.

11.4 Risques de confusion normative

Une lecture exclusivement morale peut conduire à une sur-punition, tandis qu’une lecture exclusivement causaliste peut conduire à une déresponsabilisation totale. L’enjeu contemporain consiste à maintenir une tension critique entre ces pôles, sans les confondre ni les absolutiser.