Ce document propose une analyse comparative d’un cas d’école inspiré d’un fait divers contemporain, à l’aide de plusieurs grandes grilles philosophiques de compréhension de l’acte humain. L’objectif n’est ni judiciaire, ni moral, mais théorique : montrer ce que chaque modèle permet de comprendre, d’éclairer ou au contraire laisse hors champ.
Deux adultes sont retrouvés morts à leur domicile. Leur fils adulte est désigné par la police comme principal suspect. Les éléments publics évoquent un homicide intrafamilial. Le cas est ici traité comme exemple théorique, indépendamment de toute décision judiciaire définitive.
Dans l’Éthique à Nicomaque (Livre III), Aristote distingue l’acte volontaire de l’acte involontaire. Est volontaire l’acte dont le principe est interne à l’agent et qui est accompli avec connaissance des circonstances particulières.
« Est involontaire ce qui est fait par contrainte ou par ignorance » (Éthique à Nicomaque, III, 1).
Dans ce cadre, un homicide intentionnel, sans contrainte externe manifeste, relève pleinement de l’acte volontaire.
L’acte moralement qualifiable procède d’une prohairesis, c’est-à-dire d’un choix délibéré portant sur les moyens en vue d’une fin perçue comme bonne par l’agent.
Chez Aristote, la responsabilité morale est directe : l’agent est auteur de ses actes dans la mesure où il en est la cause consciente.
La pensée aristotélicienne peine cependant à modéliser :
« Je voulais et je ne voulais pas » (Confessions, VIII).
Augustin introduit une rupture majeure : la volonté n’est pas unifiée. L’acte mauvais peut être voulu tout en étant vécu comme subi. La responsabilité demeure, mais elle devient intérieurement conflictuelle.
Cette lecture permet de penser la culpabilité, le remords et la lutte interne, mais peine à analyser cliniquement la perte de contact avec la réalité.
« Les hommes se croient libres parce qu’ils ignorent les causes qui les déterminent » (Éthique, II).
Chez Spinoza, l’acte humain est l’effet nécessaire d’une chaîne de causes. La notion de faute est remplacée par celle de compréhension.
Cette grille éclaire puissamment les déterminismes, mais dissout la responsabilité morale classique.
Nietzsche voit dans la responsabilité morale une construction historique liée à la punition et à la domestication des instincts.
L’acte violent peut être interprété comme symptôme d’une pathologie de la volonté ou d’un effondrement des forces vitales.
« Le moi n’est pas maître dans sa propre maison » (Introduction à la psychanalyse).
Freud interprète l’acte criminel comme compromis entre pulsion, défaillance du refoulement et fragilité du moi.
Cette lecture est centrale pour comprendre le passage à l’acte, mais elle ne fournit pas en elle-même de norme juridique.
Chez Lacan, certains actes relèvent d’une sortie radicale du champ symbolique, notamment dans les structures psychotiques.
L’acte n’est plus porteur de sens partageable, mais événement brut.
Arendt analyse certains crimes comme produits d’une incapacité à penser, à juger et à se représenter autrui.
Elle éclaire les mécanismes de banalisation, mais moins les dynamiques intrapsychiques.
Pour Levinas, l’homicide est négation radicale du visage d’autrui. Cette lecture est éthiquement puissante, mais volontairement non explicative.
| Modèle | Apports | Limites |
|---|---|---|
| Aristote | Intention, choix, responsabilité | Inconscient, pathologies graves |
| Augustin | Conflit interne | Analyse clinique |
| Freud | Passage à l’acte | Normativité |
| Spinoza | Déterminisme | Faute |
La confrontation des modèles montre qu’aucune théorie ne peut à elle seule épuiser la compréhension de l’acte humain. L’intérêt méthodologique réside précisément dans la pluralité des lectures.
Document à usage universitaire (niveau Master).
Le traitement médiatique des faits divers privilégie souvent des récits causaux simples : un auteur, une intention, un mobile. Cette logique narrative s’accorde bien avec une lecture aristotélicienne minimale (acte volontaire = responsabilité), mais elle tend à effacer la complexité psychique, sociale et institutionnelle.
Le droit pénal moderne opère une synthèse partielle des modèles : il présuppose un sujet responsable (héritage aristotélicien), tout en introduisant des correctifs psychiatriques (altération ou abolition du discernement). Cependant, ces catégories restent souvent binaires face à des situations cliniquement graduelles.
Les approches cliniques contemporaines (psychiatrie, psychologie, psychanalyse) montrent que certains passages à l’acte ne relèvent ni d’un choix rationnel, ni d’une pure contrainte externe. Ils interrogent la frontière entre responsabilité, dangerosité et soin.
Une lecture exclusivement morale peut conduire à une sur-punition, tandis qu’une lecture exclusivement causaliste peut conduire à une déresponsabilisation totale. L’enjeu contemporain consiste à maintenir une tension critique entre ces pôles, sans les confondre ni les absolutiser.